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La rue, à la vie, à la mort

Montréal recensera le 24 avril prochain le nombre de sans-abri sur son territoire. Privés de toit ou en situation de logement précaire, plusieurs sont retrouvés morts chaque année dans la rue. De nombreux intervenants souhaitent qu’on lève le voile sur ces morts cachées.

Sans domicile, ils vivent dans l’oubli et meurent dans l’ombre. Pour plusieurs, leur vie en dents de scie n’aura connu en définitive qu’un seul domicile fixe : le cimetière. Comme Denis (nom fictif), 51 ans, retrouvé mort dans le fond d’une ruelle la semaine dernière, l’aiguille encore piquée dans le bras.

« Ça arrive encore trop souvent. Il y a de plus en plus de risques de décès, mais on préfère ne pas trop en parler », affirme l’abbé Claude Paradis, responsable de l’organisme Notre-Dame-de-la-Rue, qui en a long à dire sur ces morts oubliées. Depuis quatre ans, il tient des cérémonies funéraires à la mémoire de personnes dont les corps non réclamés sont dirigés vers la fosse commune du Repos Saint-François-d’Assise, un cimetière de l’est de Montréal. L’an dernier, on y a reçu la dépouille de 101 personnes « non réclamées », « dont une majorité d’itinérants », affirme-t-il.

Selon ce prêtre qui a choisi de se consacrer au travail de rue, plusieurs sans-abri, même une fois hébergés dans des logements transitoires, finissent tout de même par mourir dans la rue. « Ils ont un pied en chambre, mais n’y vont que pour dormir, l’autre est toujours dans la rue. Toute leur vie est là, leurs amis, dit-il. Plusieurs finissent par mourir de froid, de maladies ou d’overdose. »

« Les gens meurent dehors, pas dans les refuges. Il faut plus de travailleurs de rue. C’est pas dans les bureaux que ça se passe, mais sur le terrain », insiste ce prêtre, favorable à un mécanisme qui permettrait de comptabiliser ces décès de la honte.

L’exemple de Toronto

Des chercheurs proposent aussi d’emboîter le pas à Toronto, qui a mis en place un tel recensement en 2017, tout comme la France, qui tient un registre des décès rapportés « dans la rue » pour l’ensemble de son territoire. « À Toronto, ils savent maintenant que ça compte pour deux décès par semaine. C’est énorme. Documenter ce phénomène a permis d’avoir un portrait juste et de rediriger les politiques et programmes », soutient Dahlia Namian, professeure en service social à l’Université d’Ottawa. Le taux de mortalité dans la population itinérante est quatre fois plus élevé que celui de la population en général.

Dans la Ville reine, les autorités de santé publique ont en effet mis en place un recensement des décès dans la rue, avec le concours de quelque 200 organismes et ressources d’aide aux itinérants. Bilan : plus de 100 personnes ont été retrouvées mortes en situation d’itinérance l’an dernier, âgées en moyenne de 51 ans. Dans la seule ville de London, huit fois moins populeuse, on a déploré 19 morts « dans la rue ».

En France, les données colligées depuis 2002 par le Collectif Les Morts dans la rue (CMDR) ont permis de comprendre l’ampleur du phénomène, de déconstruire certains mythes et de mettre un visage sur cette réalité peu glorieuse. « On pensait que les mortalités étaient plus importantes en hiver, par exemple, mais il y a plus de morts l’été, quand les gens quittent les refuges et se retrouvent seuls, hors d’atteinte des services d’aide. Les efforts du CMDR ont fait naître de nouvelles pratiques pour rejoindre les clientèles les plus à risque », affirme Maude Lévesque, étudiante en service social et auteure d’un mémoire de maîtrise sur la mortalité des personnes en situation d’itinérance.

De 2002 à 2015, le recensement des mortalités s’est raffiné en France et le nombre de décès rapportés — bien que sous-évalué par rapport au nombre réel des décès — a bondi de 80 %. Quelque 570 « morts dans la rue » ont été signalés pour toute la France. Pas moins de 6 % étaient des migrants. « Plus le filet de sécurité sociale s’amenuise, plus les morts augmentent. Ça a souvent peu à voir avec les conditions météorologiques », ajoute Maude Lévesque.

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